Pour une théologie de la migration

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Qu'est-ce que la théologie? Tout bonnement... une manière de penser Dieu, une façon de se le représenter! Or, cette discipline est perpétuellement en danger. Minée par une hyper sacralisation du texte de référence, de la tradition ou de la doctrine (souvent des trois), elle risque à tout moment d'être coupée de la réalité complexe et mouvante du monde. Par bonheur, il y a ce fameux " Tu ne feras pas d'image de Dieu" qui laisse entendre que le divin ne peut être enfermé dans une représentation: implicitement, c'est reconnaître la nécessité d'une multiplicité et d'une évolution des points de vue sur Dieu. Ainsi délivrée de toute prétention à la vérité absolue, la théologie respire et revit partout où bat le cœur des humains. Ainsi les théologies féministe et de la libération. Et celles forgées dans le combat contre l'esclavage ou l'apartheid! Et aujourd'hui : la théologie de la migration. Toutes ces pensées sur Dieu, intimement liées au contexte qui les a produites, sont nées de la prise de conscience d'une situation paroxystique d'injustice et de souffrance.

"Nous avons (!) un pays. Mais cette abondance nous ronge, nous consume à petit feu, suscitant la peur de perdre, l'angoisse du manque. "

Si on assiste aujourd'hui à l'émergence d'une "théologie de la migration", la réalité elle-même des mouvements de population plonge ses racines à l'origine de l'humanité. Les causes sont toujours les mêmes : l'insécurité et la faim. On fuit pour échapper aux violence de la guerre ou parce qu'on ne parvient plus à subvenir à ses besoins élémentaires. Il s'agit donc bien d'un combat contre la mort. Cette situation ouvre un champ nouveau de réflexion théologique sur "qui est Dieu" (et "qui est l'homme", les deux questions étant liées). Quelles en sont les grandes lignes?

La discrétion de Dieu. Le contexte primitif de la Bible hébraïque est bien différent du nôtre. Pas de haie de thuyas, pas de clôture, pas de plan cadastral, pas de frontières ! Dans ce monde où la notion de "chez soi" n'existe pas, Dieu ne peut être enfermé dans un lieu. Il est dans un buisson qui brûle, dans un souffle tout juste perceptible. Dieu parle dans des signes infimes, aléatoires et non permanents, sa présence est inversement proportionnelle à sa visibilité. Au cours de son périple, le migrant fait l'expérience douloureuse de la discrétion de Dieu, de la rareté de ses manifestations. Il rencontre Dieu dans le désert de sa vie.

La mobilité de Dieu. Entre deux points fixes, celui du départ qu'il a perdu de vue et celui de l'arrivée qu'il ne voit pas encore, le migrant est en errance, souvent égaré sur le chemin. Il est là où en sont la plupart des héros bibliques : Adam et Eve, tellement bien cachés dans leur jardin que Dieu ne les trouve plus, Caïn qui doit fuir loin de ce cocon de verdure, Abraham qui reçoit l'ordre de tout quitter sans savoir pourquoi, Agar chassée avec son fils loin de la tribu, Jacob émigré pour raisons économiques, Ruth qui choisit de partir au pays de sa... belle-mère! Et finalement, le peuple tout entier déporté à Babylone. De nos jours, le migrant découvre dans son errance que Dieu n'est pas resté au pays, mais qu'il voyage avec lui, passe les frontières avec lui, se révèle à lui dans la fragilité de sa condition de pèlerin. Car Dieu est lui-même un migrant. Il ne tient pas en place. Il bouge. Il bouge avec les hommes et les femmes... qui bougent. Pour le rencontrer deux fois de suite, une seule solution : changer de place, dans sa tête et dans son cœur!

L'étrangeté de Dieu. Sur ce même chemin, le migrant découvre des langues, des cultures, des paysages différents. Et quand il arrive au port, on le loge avec des gens totalement différents de lui, sauf qu'ils sont migrants. En outre, on exige de lui qu'il s'adapter, qu'il s'intègrer au plus vite ! Le voyage du migrant est un saut dans l'inconnu, dans l'étrange. Or Dieu est étrange, "sauvage" (on ne l'apprivoise pas). Il est autre que tout ce qu'on peut imaginer : on le comprend mal, il parle une langue étrangère, on ne connaît pas ses habitudes car il n'en a pas.

La folie de Dieu. Il faut être profondément désespéré et avoir beaucoup de courage pour quitter son pays. Plus encore : il faut une bonne dose d'inconscience et un grain de folie. La théologie migratoire peut revisiter le champ d'expérience et de réflexion de la folie de Dieu qui, en la personne du Christ, quitte un "pays" pour aller vers un autre, le nôtre, où il sait avoir peu de chance d'être accueilli, reconnu et de recevoir... le permis B! Le besoin de l'autre. Ce thème est plus controversé. Dieu ne se suffit-il pas à lui-même? Finalement, je ne crois pas. Sa faille, sa "faiblesse", c'est tout simplement son amour des hommes. Dieu se rend fragile, dépendant. Il a besoin de nous. Et nous avons besoin de lui. Sur leur chemin, les migrants - s'ils se battent souvent pour leur survie - découvrent leur mutuelle dépendance. Leur besoin de l'autre et leur besoin de Dieu.

L'accueil de Dieu. Nous sommes riches, nous sommes privilégiés, nous avons (!) un pays. Mais cette abondance nous ronge, nous consume à petit feu, suscitant la peur de perdre, l'angoisse du manque. Dans ces conditions, un seul remède : partager. Alors, partageons, ça réglera le problème ! Dieu, lui, accueille sans condition. Il partage tout ce qu'il a de plus cher avec nous. La théologie de la migration nous invite à repenser le monde sous cet angle car, en réalité, rien ne nous appartient. Sauf de contribuer à penser et inventer un monde plus équitable, plus responsable, plus accueillant à l'égard de ceux et celles qui frappent à nos portes.

(TDG)

Créé: 10.09.2018, 14h41

Etienne Sommer, pasteur, président de l'AGORA (Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d'asile et des réfugiés). L'AGORA fête ses trente ans d'existence, du 10 au 16 septembre 2018.

Au programme, l'évêque de Bâle, Félix Gmür, ce lundi à 20h au Temple de Plainpalais. Anne-Cécile Leyvraz, juriste, mardi à 18h au Temple de Plainpalais. Manon Schick, directrice d'Amnesty International Suisse, mercredi 20h à la Maison des Associations. Margherita del Balzo, artiste d’origine italienne, jeudi 13 à 18h à la Galerie d'art, 40 rte de Marsillon à Troinex, Elisabeth Parmentier, professeur à la Faculté de théologie protestante de Genève, vendredi 20h au temple de Plainpalais.



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