Le chemin de croix des «donativos» sur le chemin de Compostelle

EnquêteEn France, les accueils fonctionnant sur dons s’attirent les foudres des gîtes concurrents et du fisc. Enfin, l’attitude de certains pèlerins menace également leur pérennité.

Ambiance de veillée entre pèlerins au donativo du «Soulié», chez Michel Roudil, à 15 kilomètres de Conques.

Ambiance de veillée entre pèlerins au donativo du «Soulié», chez Michel Roudil, à 15 kilomètres de Conques. Image: MAR.G.

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Arriver, à la fin d’une étape du chemin de Compostelle, à l’orée d’une jolie maison et s’y voir accueilli comme un roi. Souper en compagnie des hôtes et des autres pèlerins, partager des récits, dormir sur place et repartir le lendemain, après un petit-déjeuner. Le prix? Aucun. C’est le concept des donativos, ces gîtes qui accueillent les pèlerins en échange d’un don, selon les possibilités financières de chacun. Un accueil chrétien dans la grande majorité des cas, qui permet aux personnes sans le sou de faire le pèlerinage. Représentant environ 2% des accueils sur le chemin de Compostelle selon le «Miam Miam Dodo» (l’un des guides de référence), les donativos sont pourtant en danger de disparition. En effet, mille embûches leur sont tendues, faisant de leur subsistance un véritable chemin de croix.

Tour d’horizon à partir de cinq histoires recueillies sur la voie du Puy-en-Velay, le chemin de Compostelle le plus fréquenté en France.


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Michel Roudil, gérant du donativo au Soulié (Hérault, Occitanie), accueille les pèlerins tous les jours de mars à novembre depuis dix ans, dans un esprit chrétien. Il a eu maille à partir avec un tenancier de gîte communal du village voisin. «Ce monsieur est venu me dire il y a cinq ou six ans que j’étais un tueur de gîte. Il croit que je gagne des mille et des cents parce qu’il y a parfois du monde autour de la table. Mais lorsqu’un groupe de 20 scouts arrive et demande à planter ses tentes dans le jardin, on me laisse 15 euros pour tout le monde. C’est comme ça que ça marche.»

Peu après la première visite de ce voisin en colère, les ennuis ont commencé. «J’ai reçu la visite d’inspecteurs affectés à la répression des fraudes. L’un d’entre eux m’a interrogé pendant des heures sur le nombre de pèlerins que j’accueillais, sur ce qu’était un donativo, tandis que l’autre fouillait la maison, ouvrait les congélateurs, prenait des photos. Il sont venus trois fois en tout.»

Quelques mois plus tard, Michel Roudil reçoit des courriers recommandés du fisc: «Ils m’informaient que mon activité était «occulte» et qu’ils taxaient 20% de mon chiffre d’affaires. Ils avaient fait le calcul par rapport au prix de la demi-pension à l’hôtellerie des Prémontrés à Conques, soit 30 euros, pour estimer ce que les pèlerins me laissaient en moyenne. Mais c’est complètement faux: dans un donativo viennent justement beaucoup de gens qui n’ont pas les moyens de laisser 30 euros dans un gîte! Au final, j’ai dû payer 26 000 euros, soit plusieurs milliers par an, avec effet rétroactif. Maintenant, ils m’ont mis dans la case «loueur de meublé non professionnel».

De son côté, l’Administration fiscale française considère le donativo comme une activité commerciale «dès que le chiffre d’affaires dépasse 10 000 euros par an», nous indique Marjorie Dubail, inspectrice des finances publiques. «Si les pèlerins donnent plus de 15 euros, l’activité doit être déclarée en bénéfice industriel et commercial (BIC). Et si le chiffre d’affaires représente plus de la moitié des revenus de la personne, le donativo est taxé en BIC professionnel (soit soumis à un impôt plus grand que le BIC non-professionnel). Enfin, si la personne prépare les petits-déjeuners, elle est aussi censée collecter la TVA.»

Un an après, la gendarmerie déboule au Soulié. Deux plaintes ont été déposées. Leur motif, Michel ne l’apprendra qu’une fois l’affaire classée: «concurrence de prix et concurrence déloyale», deux plaintes déposées par la même personne, que Michel attribue au tenancier du gîte communal. Au bout d’une enquête qui durera trois mois, l’affaire est définitivement classée et le donativo du Soulié mis hors de cause. «Cela fait deux ans que je suis tranquille maintenant, mais j’ai toujours peur de voir débouler quelqu’un de l’administration. Maintenant, je tiens un carnet de comptes avec mes recettes et mes dépenses.»

«On lui a crevé les pneus»

Un histoire similaire est arrivée à un autre donativo, Pèlerins d’Emmaüs, à Saint-Privat-d’Allier, la première étape du chemin au départ du Puy-en-Velay, avec un épilogue moins heureux. Jean-Marc Lucien avait ouvert à sa retraite un donativo avec sa femme, en 2006. En 2014, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes dépose une plainte contre lui. Sur neuf infractions, seule celle sur le travail dissimulé subsiste lors d’un procès devant le tribunal. Jean-Marc Lucien est acquitté en juin 2016 (lire le papier du Progrès) mais il ferme son gîte et déménage tout de même, tant l’atmosphère est devenue invivable pour lui et sa famille. «Il a été menacé, on lui a même crevé ses pneus de voiture», se souvient Michel Roudil.

«Il s’est joué une espèce de guerre entre les accueils, avec la gendarmerie qui déboule sur fond d’enjeux commerciaux et politiques. C’est complètement injuste car même si Jean-Marc a obtenu gain de cause, il a été vidé par cette histoire et a fermé son gîte», regrette Léonard Tandeau de Marsac, ex-médecin et gérant du donativo L’Hospitalité Saint-Jacques à Estaing, qui a aussi connu un procès en justice il y a quatre ans par rapport aux taxes de séjour qu’il refusait de faire payer aux pèlerins (ndlr: un procès dont il est sorti gagnant).

Chemin détourné par la Mairie

2016 a également été une année noire pour Jean-Luc Roux. Cet habitant du village de Prayssac était connu des pèlerins pour sa grange décorée de tous les symboles du chemin de Saint-Jacques, citations chrétiennes comprises. Il laissait du pain et des cabécous (soit des petits fromages de chèvre) à destination des pèlerins de passage lorsqu’il n’était pas là. Mais son donativo a perdu tout son sens lorsque le tronçon entre Conques et Livinhac-le-Haut a été détourné, faisant passer le GR65, soit le chemin de Compostelle, par Noillhac plutôt que par Prayssac. «La Mairie avait justement investi dans un gîte communal à Noillhac. Ce détournement du chemin, échangeant les balises du GR65 et du GR6, a divisé la fréquentation des pèlerins à Prayssac par dix. C’était un coup dur pour Jean-Luc», estime Lionel Favre, Vaudois installé à Fonteilles, sur la commune de Golinhac, et gérant d’un gîte commercial.

Sinistre épilogue, Jean-Luc Roux est mort un an après, soit à 49 ans, d’une embolie pulmonaire... à Lourdes.

L’Eglise remplace un donativo par un gîte payant

Parfois, c’est l’Eglise elle-même qui sonne le glas d’un donativo. C’est l’histoire de Brigitte d’Hallun, ancienne gérante du donativo La Sentinelle, à Saint-Roch, un hameau dans les hauteurs de Decazeville (à un jour de marche depuis Conques). Connue pour être une chrétienne extrêmement engagée, son hospitalité comprenait le gîte, le couvert, et même le lavement des pieds. «Habitant sur place, je me suis occupée sept ans de cet accueil. À la fin de l‘année dernière, j’ai annoncé à la paroisse que je laissais les clés. A 64 ans, ça me faisait trop. Ils ont reçu trois candidatures, dont deux femmes qui se proposaient de reprendre La Sentinelle dans le même esprit de ce que je faisais. Mais l’Eglise de Décazeville a choisi de remettre le gîte à un natif de Saint-Roch, qui en a fait une salle d’animation et un gîte commercial. Il n’habite pas sur place, les pèlerins trouvent une porte close et un numéro de téléphone à appeler. Moi, j’accueillais 1200 pèlerins de mars à novembre, ça amenait de la vie au village. Aujourd’hui la rue est morte. Je suis profondément choquée par la décision de l’Eglise. Et pour moi, ça a été déchirant de voir tout mon travail réduit à néant», confie celle qui habite désormais au bout du hameau, passant tous les jours devant son ancien lieu de travail.

Le successeur, Arnaud Segond, expose sa vision: «Je suis né à Saint-Roch, je m’occupais des enfants de la paroisse jusqu’à l’âge de 26 ans, et on faisait des activités dans ce lieu. L’occasion s’est présentée de le reprendre. Je n’ai pas fait le chemin, c’est vrai, mais c’est parce que je n’en n’ai pas encore eu la possibilité: j’ai un enfant de huit ans que je garde une semaine sur deux et deux autres activités professionnelles en parallèle. Je n’aurais pas l’énergie ni le temps de faire tout ce que Brigitte faisait. Je propose une formule à 32 euros en demi-pension, mais je mange aussi avec les pèlerins, on se parle, je suis dans une démarche chrétienne. Je ne fais pas donativo, sur conseil notamment d’un moine et de plusieurs commerçants, qui m’ont dit qu’il y avait beaucoup de touristes profiteurs et de marginaux du coin qui venaient pour manger gratuitement, sans même être pèlerins. Je ne trouve pas correct que d’un côté, il y ait les hôtes qui travaillent d’arrache-pied et les hospitaliers qui donnent leur aide bénévolement pour des personnes qui abusent de leur bon coeur. L’idée du donativo est très belle, mais nous ne sommes plus dans une société qui permet cela.»

Du Père du diocèse de Decazeville qui faisait partie du comité de décision, Pierre Demierre, nous obtenons une réponse par e-mail: «Arnaud Segond a préféré ne pas continuer en donativo. Cet accueil avait besoin d’être épuré. Le donativo n’est pas la seule manière de venir en aide à ceux qui sont sur le chemin.»

10% de pèlerins profiteurs

Effectivement, après les gîtes concurrents, l’administration ou l’Eglise, la menace planant sur l’existence des donativos reste l’abus de certains pèlerins : «Il y a une petite proportion de pèlerins qui ont les moyens, mais qui lâchent cinq balles dans un donativo où ils profitent du repas, du vin à table, des draps le soir, du petit-dèj, pour aller dépenser 50 euros le jour suivant. Oui, ça fait mal au coeur quand on s’en aperçoit, le lendemain», confie Lionel Favre, qui a travaillé bénévolement à La Sentinelle chez Brigitte d’Hallun en tant qu’hospitalier pendant la dernière saison.

C’est aussi le constat d’un Genevois qui péfère rester anonyme, reconverti en gérant d’un gîte. Après avoir fait le chemin de Saint-Jacques en 2008, l’ex-cadre dans une multinationale genevoise a opéré un changement de vie radical et ouvert un accueil pèlerin en Tarn-et-Garonne. Il a fonctionné en donativo pendant 5 ans. «Il y a une grande différence entre les discours très engagés des personnes à table, et la somme qui est laissée au final dans la boîte à dons le lendemain. Je gagnais en moyenne 17 euros par pèlerin, ce qui correspond à la moitié du prix d’une demi-pension dans un gîte classique. Les trois premières années, j’ai pu éponger les pertes avec mes économies, ensuite j’ai dû emprunter de l’argent à ma mère et mon frère. Ça n’était plus possible pour moi de continuer. Je bosse tous les jours, je cuisine avec des légumes bio qui poussent dans le jardin. A un moment donné, n’importe qui a besoin d’un minimum de reconnaissance pour le travail qu’il fournit.»

Aujourd’hui, le repas du soir et l’emplacement de camping reste dans le système donativo, tandis que la nuitée en dortoir et le petit-déjeuner affichent un prix fixe, respectivement 15 et 5 euros. «Depuis que j’ai fixé un prix pour la nuitée et le petit-déjeuner, les gens participent naturellement plus à la partie donativo. Et les gens avec un tout petit budget peuvent tout de même dormir chez moi, en bivouac, et bénéficier du repas du soir », constate le Genevois.

Malgré son grand enthousiasme à fonctionner en donativo complet, Michel Roudil constate aussi des abus: «Environ 10% des pèlerins ne laissent rien ou vraiment très peu. La proportion est un peu plus grande l’été.» Mais pas de quoi effrayer l’hôte pour l’instant. «Si la majorité des pèlerins se comportait comme ça, oui, je pourrais renoncer. Ou alors si je perdais la foi. Sinon, le plaisir des échanges avec les pèlerins l’emporte toujours.»

Brigitte d’Hallun aussi se souvient d’une découverte particulièrement difficile à digérer: «Une fois, nous étions 14 à table, et le lendemain, il n’y avait rien dans la boîte à dons. Personne n’avait donné un centime. J’ai été au jardin et j’ai prié le Seigneur, pour qu’il me donne la force de comprendre et de pardonner. Alors j’ai entendu «c’est moi ton boss, pas l’argent». Depuis, je n’ai plus jamais été peinée par ce genre de mésaventure.» (TDG)

Créé: 09.09.2018, 18h35

Lionel Favre, gérant d’un gîte à Fonteilles, « Lo Soulenquo » (Image: Mar.G.)

La maison de feu Jean-Luc Roux, a Prayssac. (Image: Mar.G.)

Brigitte d’Hallun, ancienne gérante de « La Sentinelle » à Saint-Roch (Image: Mar.G.)

Michel Roudil, gérant du « Soulié », près de Conques (Image: Mar.G.)

Léonard Tandeau de Marsac, responsable de « L’Hospitalité Saint-Jacques » a Estaing. (Image: Mar.G.)

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